Les origines : en parler ou pas ?

Hugues Lagrange ou le recueillement

Je n’avais encore jamais regardé « Ce soir ou jamais« , l’émission culturelle de Frédéric Taddei. Honte sur moi.

Sur des conseils amicaux, j’ai regardé l’émission du 29 septembre qui avait comme invité principal Hugues Lagrange. Ce sociologue a fait sensation en publiant mi-septembre un livre intitulé « Le déni des cultures », dans lequel il analyse les situations de pauvreté dans nos quartiers en prenant en compte l’origine ethnique des populations concernées. Evidemment, à la suite des discours honteux sur les Roms et le lien entre immigration et délinquance, ce livre ne pouvait que provoquer une bronca parmi les chercheurs et parmi les politiques.

Face à lui, Eric Fassin, sociologue, Fatou Diome, romancière, et Jean-Loup Amselle, anthropologue. Et à ses côtés, Malika Sorel, membre du Haut Conseil à l’Intégration, et l’impayable Eric Raoult, député UMP. Quand on voit ses « alliés », on se dit qu’il a eu bien du mérite, Hugues Lagrange. Parce qu’Eric Raoult comme allié, ça vous plombe une crédibilité. Et Malika Sorel a tenu un discours bien droit dans ses bottes, avec une tonalité très « Je ne veux voir qu’une seule tête » : elle ne pense pas intégration, elle pense dissolution.

Heureusement pour lui, il a été aidé par Fatou Diome, qui a bien su recadrer le débat sur le champ de l’affectif. C’est vrai que c’est avec des grands mots, des bons sentiments et de la barbe à papa que l’on va résoudre la question de la pauvreté des banlieues (bon sang, pourquoi n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?). Quand à Jean-Loup Amselle, je ne le mentionnerai pas : il n’a rien dit qui vaille la peine d’être relevé.

En réalité, le débat était entre Eric Fassin et Hugues Lagrange. La question sous-jacente était celle des statistiques ethniques. Elle n’a pas été abordée en tant que telle, mais Eric Fassin l’a rappelée. Et sa position est claire : non à ces statistiques, non aux études qui mettent en cause l’origine de leurs sujets.

Mais Hugues Lagrange ne met pas en cause l’origine des sujets. Il s’en sert comme facteur permettant de segmenter une population, afin d’identifier des ensembles sur lesquels appliquer des politiques différentes. Et c’est là que sa démarche est intéressante. Eric Fassin a beau jeu de signaler qu’expliquer les différences culturelles par la culture est une tautologie, il n’en demeure pas moins que ce qui intéresse les hommes politiques est d’avoir des études leur permettant de mettre en oeuvre des solutions. C’est pour cela que le travail d’Hugues Lagrange est précieux : si l’on sait que des populations d’une origine particulière ont particulièrement besoin d’être aidées, notamment en élevant leur niveau d’éducation, alors il devient possible de mettre en oeuvre des politiques différenciées, adaptées à chaque population, sans pour autant en arriver à du cas par cas (qui coûte plus cher).

Mais Eric Fassin a raison de rappeler l’importance d’aller au-delà des différences culturelles, pour trouver les raisons profondes de ces différences. Simplement, ce n’est pas l’objet du livre d’Hugues Lagrange. Il s’est arrêté au niveau des cultures, parce que cela lui permet de fournir une explication suffisante.

Il est dommage que les deux sociologues se soient autant affrontés, alors que leurs positions ne sont pas antinomiques. Mais la question des statistiques ethniques et de toute la recherche qui s’en rapproche est une question éminemment affective. Et le plus significatif était le pathos dans lequel Fatou Diome a versé, en travestissant totalement le propos d’Hugues Lagrange et en l’accusant, à mots à peine voilés, de racisme. Mais tout écrivain qu’elle soit, elle ignore qu’on ne fait ni de bonne politique ni de bonne recherche avec de bons sentiments.

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