Archive pour janvier 2012

Sarkozy et le triple A : comment choisir son bourreau

mercredi 18 janvier 2012
Nicolas Sarkozy, pénitent blanc

Nicolas Sarkozy, pénitent blanc

Le psychodrame qui s’est noué ce week-end autour de la dégradation de la France par Standard & Poors restera dans les annales. Il sera étudié par tous les communicants politiques comme un cas d’école de choix de communication catastrophique.

Acte 1 : soumission

Avant que Nicolas Sarkozy ne dramatise la perte de ce précieux sésame, la France entière, à l’exception de quelques « spécialistes », se moquait éperdument de cette note. Le fétichisme français pour la notation n’avait pas poussé les français jusqu’à s’intéresser aux oracles des triplés de la notation.

Mais l’été dernier, flairant l’occasion de redorer son blason de bon gestionnaire, largement terni par un paquet fiscal obscène et des déficits en explosion, Nicolas Sarkozy décida de dramatiser cette note. Il devenait indispensable de se soumettre au jugement de ces censeurs sans visage. Et c’est ainsi que les mesures d’austérité les plus diverses, d’une réforme des retraites supplémentaire à la taxation des boissons sucrées, ont trouvé leur justification : elles étaient le sang versé à cette nouvelle divinité.

Dès le premier acte, cette farce comporte un enseignement : Sarkozy, qui n’avait déjà pas grand chose de gaullien, avait choisi de prendre l’exact contrepied de de Gaulle, pour qui « la politique de la France ne se [faisait] pas à la corbeille. » Finie la souveraineté nationale, finie la démocratie (déjà passablement écornée par la pratique sarkozienne) : notre politique économique s’alignerait sur le bon vouloir de 3 auditeurs spécialisés dans la notation de notre dette. Sublime ironie du volontarisme de Sarkozy.

Acte 2 : trahison

Alors qu’il pensait avoir tout fait pour satisfaire aux demandes des agences, Nicolas Sarkozy a eu la désagréable surprise de constater que les divinités n’avaient pas encore étanché leur soif de sang. Pire, l’une d’entre elles décida de se venger, en lui infligeant la punition de la rétrogradation.

Cette sanction n’était pas une complète surprise : Nicolas Sarkozy avait déjà commencé à rétropédaler1 en décembre avec un discours façon « hahaha vous y avez cru à c’te bonne blague des agences de notation, non on rigolait (enfin sauf pour les mesures d’austérité), allez sans rancune », distillé scolairement à longueur d’éléments de langage par les stipendiaires de la sarkozie.

Mais les adversaires2 de Sarkozy n’avaient pas été sensibles à ce rétropédalage, pas plus que les Français d’ailleurs. Au contraire, une pluie de plomb fondu s’abattit sur le malheureux, en provenance de ces opposants insensibles à l’humour sarkozien. Leurs propos semblaient donner naissance à un nouveau proverbe : « Qui a vécu par les agences de notation périra par les agences de notation ».

Acte 3 : maintien sous perfusion

On pouvait espérer la situation clarifiée à l’issue de ce week-end, convaincus que nous étions que les trois censeurs pensaient la même chose. Mais ç’aurait été nous priver d’un troisième acte. Moody’s, une des agences concernées, annonça que pour le moment la note maximale était conservée, mais qu’elle serait revue dans 2 mois : bref, que sa décision n’était pas encore prise. De même pour Fitch, mais dont l’actionnariat la rend beaucoup moins crédible sur la notation de la France3.

Drame de plus ! Que penser ? Laquelle croire ? Le roi a tranché : tel Henry VIII, il choisit d’avoir sa propre religion, après avoir tant varié. Mais il ne trompe personne. Tout le monde voit bien que le roi n’a plus l’excuse des dieux pour son incurie, et qu’il est en réalité responsable non seulement de ce jeu d’arroseur arrosé, mais plus encore de tous ces sacrifices qui n’ont pas résolu les déséquilibres dont il est largement responsable. Et aujourd’hui, il n’y a guère plus que les fidèles d’entre les fidèles à espérer que Moody’s ne soit pas prise d’un accès de fureur qui la conduirait à nous dégrader elle aussi peu avant l’échéance d’avril.

Conclusion (provisoire)

Dans la farce qui se joue, et dont le dénouement se rapproche, Nicolas Sarkozy est un clown qui installe une corde, monte sur le tabouret pour passer sa tête dans le nœud et nous montrer qu’il n’a peur de rien. Derrière lui, les 3 Pierrots S&P, Moody’s et Fitch. Et soudain, S&P s’avance et donne un coup de pied dans le tabouret : Sarkozy tombe, il ne tient plus que sur la pointe des pieds et il a du mal à respirer. Et Moody’s, impassible, tient sa main sur la corde, soit pour la défaire, soit pour tirer dessus un bon coup. La farce a pris un tour sinistre, et il est manifeste que Moody’s tient maintenant l’avenir de Sarkozy entre ses mains.

C’est une leçon pour les hommes politiques : essayer de se réfugier derrière des autorités extérieures non démocratiques, voire étrangères, pour justifier ses propres choix politiques, c’est un jeu dangereux qui peut vous revenir brutalement en plein visage. Ca a marché, et ça continue de marcher, avec Bruxelles, bouc émissaire de nombreuses réformes. Mais avec des entreprises privées, non soumise au contrôle démocratique (car Bruxelles l’est, même insuffisamment), c’est tendre le cou de la France au bourreau en espérant qu’il ne passera pas à l’acte : c’est un crime contre notre souveraineté et notre démocratie.

  1. Tiens, voilà un terme que l’on trouve souvent appliqué à Hollande, mais rarement à Sarkozy []
  2. Et mêmes des journalistes aussi peu suspects d’anti-sarkozisme que ceux du Figaro []
  3. Son principal actionnaire est la holding Fimalac, dirigée par le français Marc Ladreit de Lacharrière, dont les sympathies à droite sont bien connues []